25 janvier 2009
Down
Nous descendons l’Adriatique par un temps épouvantable ; impossible de voir autre chose que les côtes brumeuses d’Illyrie à notre gauche et les îles nombreuses de l’archipel dalmate. Le pays des Monténégrins ne dessine lui-même à l’horizon qu’une sombre silhouette, que nous avons aperçue en passant devant Raguse, ville tout italienne. Nous avons relâché plus tard à Corfou, pour prendre du charbon et pour recevoir quelques Égyptiens, commandés par un Turc qui se nomme Soliman-Aga. Ces braves gens se sont établis sur le pont, où ils restent accroupis le jour et couchés la nuit, chacun sur son tapis. Le chef seul demeure avec nous, dans l’entre-pont, et prend ses repas à notre table. Il parle un peu l’italien et semble un assez joyeux compagnon.
La tempête a augmenté quand nous approchions de la Grèce. Le roulis était si violent pendant notre dîner que la plupart des convives avaient peu à peu gagné leurs hamacs.
Dans ces circonstances, où après maintes bravades la table d’abord pleine se dégarnit insensiblement, aux grands éclats de rire de ceux qui résistent à l’effet du tangage, il s’établit entre ces derniers une sorte de fraternité maritime. Ce qui n’était pour tous qu’un repas devient pour ceux qui restent un festin, qu’on prolonge le plus possible. C’est un peu comme la poule au billard ; il s’agit de ne pas mourir.
Mourir!... et tu vas voir si l’allusion est plaisante. Nous étions restés quatre à table, après avoir vu échouer honteusement trente convives. Il y avait, outre Soliman et moi, un capitaine anglais et un capucin de la Terre sainte, nommé le père Charles. C’était un bonhomme qui riait de bon coeur avec nous et qui nous fit remarquer que ce jour-là Soliman-Aga ne s’était pas versé de vin, ce qu’il faisait abondamment d’ordinaire. Il le lui dit en plaisantant.
« Pour aujourd’hui, répondit le Turc, il tonne trop fort. »
Le père Charles se leva de table et tira de sa manche un cigare qu’il m’offrit gracieusement.
Je l’allumai, et je voulais encore tenir compagnie aux deux autres ; mais je ne tardai pas à sentir qu’il était plus sain d’aller prendre l’air sur le pont.
Je n’y restai qu’un instant. L’orage était encore dans toute sa force. Je me hâtai de regagner l’entre-pont. L’Anglais se livrait à de grands éclats de gaieté et mangeait de tous les plats en disant qu’il consommerait volontiers le dîner de la chambrée entière ( il est vrai que le Turc l’y aidait puissamment ). Pour compléter sa bravade, il demanda une bouteille de vin de Champagne et nous en offrit à tous ; personne de ceux qui étaient couchés dans les cadres n’accepta son invitation. Il dit alors au Turc : « Eh bien ! nous la boirons ensemble ! »
Mais en ce moment le tonnerre grondait encore, et Soliman Aga, croyant peut-être que c’était une tentation du diable, quitta la table et se précipita dehors sans rien répondre.
L’Anglais, contrarié, s’écria : «Eh bien ! tant mieux, je la boirai tout seul, et j’en boirai encore une autre après!»
Le lendemain matin, l’orage était apaisé ; le garçon, en entrant dans la salle, trouva l’Anglais couché à demi sur la table, la tête reposant sur ses bras. On le secoua. Il était mort !
« Bismillah ! » s’écria le Turc. C’est le mot qu’ils prononcent pour conjurer toute chose fatale.
L’Anglais était bien mort. Le père Charles regretta de ne pouvoir prier comme prêtre pour lui, mais certainement il pria en lui-même comme homme.
Étrange destinée ! cet Anglais était un ancien capitaine de la Compagnie des Indes, souffrant d’une maladie de coeur, et à qui l’on avait conseillé l’eau du Nil. Le vin ne lui a pas donné le temps d’arriver à l’eau.
Après tout, est-ce là un genre de mort bien malheureux?
On va s’arrêter à Cérigo pour laisser le corps de l’Anglais. C’est ce qui me permet de visiter cette île, où le bateau ne relâche pas ordinairement.
Gérard de Nerval, Voyage en Orient.
18 janvier 2009
Just ridiculous
Just ridiculous,
Everything!
Ridiculous,
Earth.
Ridiculous,
Civilization.
Ridiculous,
People.
Ridiculous,
Technology.
Ridiculous,
Energy.
Ridiculous,
Communication.
Ridiculous,
Music.
Ridiculous,
Bruce Springsteen.
Ridiculous,
The irish superstar.
Ridiculous,
Skin.
Ridiculous,
Prophets.
Ridiculous,
Faith.
Ridiculous,
Information.
Ridiculous,
Politics.
Ridiculous,
Strenght.
Ridiculous,
Volonty.
Ridiculous,
Color.
Ridiculous,
Sex.
Ridiculous,
Love.
Ridiculous,
States.
Ridiculous,
Races.
Ridiculous,
Theatre.
Ridiculous,
Arts.
Ridiculous,
Joy.
Ridiculous,
Fun.
Ridiculous,
Pleasure.
Ridiculous,
America.
Ridiculous,
Human.
Ridiculous,
World.
Ridiculous, ridiculous, ridiculous.
Die.
16 janvier 2009
La française a encore progressé, en cette période de crise c'est rassurant.
Eh oui, ça y est, ces saletés de journalistes ont fait leur boulot, vous le savez sans doute tous maintenant, la française continue sa progression dans le peloton de tête européen, avec deux enfants par femme! Victoire! Faut dire, Briçouille a explosé son record, lui aussi, alors faut compenser. Et ceux qui se font exploser dans la croix-z-infertile alors, on va la leur montrer, maintenant, la fertilité! Maintenant la fertilité c'est ici! Berceau des civilisations, mon cul... Là-dessus, tout le monde est d'accord. Faut pas déconner. C'est quand même ça la vie! Alors divisez-vous, divisez-nous sur tous ce que vous voulez, sur ces salops de grévistes à St Lazare, qui nous prennent en otage, qui nous empêchent de nous exploiter les uns les autres pour ramener de quoi nourrir les deux nains. Des filles, de préférence. En Chine, ils avaient rien compris en zigouillant les filles! C'est quand même les filles qui font les gosses! Ils sont tous à côté de la plaque. Nous on a la civilisation, c'est nous qui l'avons justement! Et Dieu merci! On a essayé de la leur inculquer à la force du poignet mais ils n'y ont rien compris. Ils ne comprennent rien. Ils n'ont pas... Cet esprit scientifique, cette précision française, cette exception culturelle! Il n'y a que les juifs qui s'en tirent plus ou moins, avec la DIME, ils visent les femmes et les enfants! Dire que les vieilles valeurs patriarcales voulaient qu'on se batte entre hommes... C'est stupide! Les hommes ne servent à rien. Alors, on peut les laisser s'entre-tuer c'est certain, mais eux là-bas, s'ils veulent arriver à quelque chose, il faut bien sûr s'occuper des femmes en premier lieu! Nous, ici, c'est évidemment l'inverse. La France est aux français. Nous, on a stocké suffisamment de sperme pour quelques temps, on a plus de réserves en sperme qu'en gaz! Tu vas voir que ça va y aller maintenant. Trente ans que c'est en place, ça va décoller avec la pédagogie du gouvernement... Alors qu'on parle de stérilité, de malformations, de quoi encore! La malformation ça sert, enfin, regardez les traders, avec leurs annulaires plus long que leurs index, s'ils font pas des merveilles! Oui, allons, bien sûr qu'ils font des erreurs, et c'est justement là que nous intervenons, il faut les cadrer, c'est tout, car on va pas se payer le sale boulot. Eux, ils aiment ça, ils ont ça dans le sang! C'est bien la seule chose à laquelle ils servent d'ailleurs, les hommes, alors qu'on ne viennent pas cracher sur les malformations! Qu'ils soient stériles n'est pas un problème. Au contraire, ça nous facilitera la tâche, ils pourront se concentrer sur les marchés et tendre la perche au bon moment. Et on attrape pas le SIDA avec cette perche là voyez-vous! Alors!
En ces temps de crise, oui, ça va nous faire du bien. Du baume au cœur. Tous ces parasites vont aller se tirailler devant les synagogues, les mosquées, ça va nous simplifier l'affaire car leurs femmes se retrouveront seules et disponibles. A ce moment là on pourra freiner sur les expulsions, car c'est du sperme français qu'on leur foutra, alors bien sûr les gosses ne seront pas tout à fait bon, mais ça fera toujours son boulot en plus tranquille, c'est de la bonne graine ça, sélectionnée, triée sur le carreau! Pas de la race de ceux qui s'arrêtent de travailler comme à St Lazare! Heureusement les gens commencent à comprendre. Les femmes surtout. Les journalistes font du bon boulot: dès qu'il y a une manif, une grève, tout de suite ils pointent tout ce qui ne va pas. Dans un sens, Sarkozy avait raison, plus personne ne s'en rend compte, c'est-à-dire, on se rend compte maintenant à quel point ils nous font chier! Merde, oui, chier! Le mot est lâché, la crotte aussi, car c'est vraiment de la merde ces gens. Une agression... C'est fou, ça, quand même! C'était un homme! Qu'est-ce qu'on s'en fout? Faut-il leur rappeler qu'en Israël ils se font exploser? Alors! Qu'on n'emmerde pas tout le monde avec une agression quand même! Heureusement, à force de pédagogie, on finira par les faire disparaître, ces parasites. Il n'y aura plus d'agressions, avec le nouveau modèle de reproduction, et il n'y aura plus de parasites, à force d'expulsions et de trading. Avec les progrès de la technologie, on pourra faire faire ces boulots plus physiques par les femmes trop vieilles pour produire. Conduire, elles sauront faire! On fera venir la bouffe d'Afrique ou d'Amérique du Sud, d'où vous voulez mais les hommes seront au bureau, maintenant, les jeunes femmes au berceau, et les vieilles dans les coins à boucher. Elles seront nos adaptables, notre articulation des paramètres, et elles apprécieront vous verrez! On leur donnera des responsabilités. Elles aimeront ça.
Rassurez-vous, mes amis, on en gardera quelques unes pour nous. Une sélection qu'on renouvellera avec le plus grand soin! On appellera ça « Le harem de la république » en souvenir des arabes, tiens, où l'on se gardera les meilleures, stériles ou pas, faut voir, et ça servira aussi de carotte aux traders, en même temps! Les meilleurs gagneront une nuit au harem, ou quelque chose comme ça... Ou mieux, parce qu'ils les souilleraient, une vidéo! Faut éviter les contact, ça effraierait nos p'tites... En attendant, s'il leur reste un peu de leurs instincts animaux, qu'ils s'enculent entre eux!
13/01/09
12 janvier 2009
St Michel
Quand la vie a craqué j'ai poussé les hôtels de haut standing du haut de la falaise lisse et regardé avec excitation leur structures s'éclater dans le néant, partagé entre culpabilité et plaisir solitaire, mais déjà les masures grommelaient d'être ainsi réveillées, leurs murs râpeux se fissuraient comme elles se gonflaient puis tout rentrait dans l'ordre et l'on n'a plus entendu qu'un grondement discontinu, ces poumons malades trop longtemps opprimés qui retrouvaient tout à coup l'air pur dans ce climat de combat – déjà terminé dieu merci. Pourtant les citoyens luxurieux ou nihilistes couraient dans tous les sens, affolés, et j'ai ris de les voir s'agiter ainsi alors que tout était fini! L'horloge indiquait: 10h10. C'est bouche-carrée qui l'avait réglée. L'horloger n'avait rien vu et j'étais arrivé bien après, prêt à intervenir, je feignais de me balader avant de m'introduire tout à coup dans les hôtels de haut-standing pour les pousser. Le carrelage du sol avait été arraché avec ces immeubles réfléchissants et, les cheveux allant au vent, le manteau aussi, j'avais l'air satisfait du héros venant d'accomplir son devoir: demain, après-demain, des brins d'herbe pousseraient, des pâquerettes, des fleurs fadasses ou superbes, de la vie, quoi.
Les volets des masures se sont mis à claquer et des vieilles en jupes à sortir et lever les bras au ciel en lançant des exclamations de défi à l'Eternel, on sentait le bonheur sur leurs joues et j'ai pensé à bouche-carrée, certainement bien loin d'ici à cette heure, mais s'arrêtant une seconde pour entendre le cri des métaux glisser vers le fond, se disant « Il a réussit ». Quel moment! Mais je ne faisais qu'esquisser un sourire, soucieux de mon allure en ce moment là et j'ai sifflé fièrement pour qu'arrive mon fidèle animal, va savoir lequel encore...
Je suis revenu à la réalité en écrasant mon mégot sur un carreau luisant, et ai rejoint le bar en effleurant la masure du doigt. Grande-bouche a fermé la porte devant moi quand j'ai voulu rentrer... J'ai pris sur moi et je me suis assis face à lui: il m'avait pris un verre de liqueur que je descendis rapidement en lançant quelques énoncés. J'avais, et j'ai toujours, des problèmes avec le passé composé, les temps en général, toujours cette histoire de direction. S'imposer une direction: voilà la difficulté! Les gens croient que je suis devenu amorphe, ou que je n'ai plus de réactions parfois en tout cas, que des impulsions aussi intérieures qu'imprévisibles. Ce n'est pas que je ne ressens pas la stimulation, c'est que je ne sais pas quoi en faire. Soit je sens bien la pirouette dans laquelle je vais me lancer soit je me tais. Je lui dirai bien, pourtant, que j'ai poussé les hôtels de haut-standing, à grande-bouche, mais alors une plante quelconque trouverait quand même le moyen de le distraire en me lançant: « Dans l'immeuble, il y avait l'homme de cette amie que tu rejettes, un travailleur! Bravo! Tu es fier de toi? Tu ferais mieux de disparaître avant que ça ne s'ébruite! ».
10/01/09
07 janvier 2009
Introduction

Bon, je ne vais pas vous laisser attendre, je ne vais pas tourner autour du pot, j'suis pas un écrivain ou quoi que ce soit, alors je v ais aller directement à ce que j'veux vous raconter. Mais il faut quand même que je vous dise pourquoi je vous le raconte. Je vais vous le raconter parce-que des amis m'ont dit de le faire, que c'était une histoire originale qu'il fallait la partager, et au-delà de ça c'est vrai que je me sens un peu comme si j'avais réalisé quelque chose, comme si j'étais un peu un héros à ma manière, même si je vais vous choquer braves gens, mais, voyez-vous, à l'époque où je suis né, tout le monde au village savait des choses, bien des choses, sur les gens d'avant nous. Oh on savait pas écrire à l'époque, on n'était pas des grands intellectuels mais on savait ça, l'histoire de petites gens comme moi qui ont fait sensation à leur époque et puis survivaient, comme ça, dans des contes ou des chansons...
Personne n'a jamais écrit de chanson sur moi, non, tout ça a disparu alors voilà, je vais m'adapter aux temps, je vais écrire mes mémoires. Sans doute que certains s'en foutront, c'est même sûr, comme on se fout de certaines grosses têtes de la télé qui font comme moi, car ce qu'il y avait de bien avec les chansons, c'est que même quand l'histoire ne tenait pas, on pouvait quand même trouver de l'intérêt dans la mélodie, la rythmique, la poésie, que sais-je encore, alors que dans les mémoires, si on n'accroche pas... Bon, on peut aimer le style, mais je vous le dis tout de suite, je n'en ai pas. Ou alors celui de quelqu'un qui n'en a pas, qui s'en dépatouille comme il peut. Et déjà je m'en dépatouille mal puisque je m'étais promis de ne pas vous faire attendre, de vous donner tout de suite un morceau de moi qui vous donnerait envie de continuer, raté, mais si vous avez tenu jusqu'ici déjà alors vous y avez droit. J'ai 232 enfants.
J'imagine que c'est assez surprenant pour vous. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui n'en soit pas abasourdi. En général, on ne me croit pas. Et puis, on parle avec des gens de mon village, de mon coin, et l'on se rend compte que c'est vrai... Bien sûr ici je suis le seul à parler alors, vous n'avez qu'une solution, me croire sur parole. Je doute que le choc soit passé, que vous vous rendiez déjà compte de ce que cela veut dire, et si j'étais face à vous je vous regarderais dans les yeux et opinerais du chef quand vous me regarderiez les sourcils froncés, peut-être même pousserais-je les tasses de café pour prendre votre main avant de me raviser, de regarder brièvement par la fenêtre et de commencer mon récit face à votre incompréhension. J'ai 232 enfants, je les connais tous, par leur nom. Autrefois, je m'en foutais, et j'avais même plus d'enfants car on finissait par m'attribuer ceux dont on ne connaissait pas le père et puis, en vieillissant, j'ai ressenti, tout à coup... de l'intérêt pour ma descendance, quelque chose qui m'attirait, je voulais les connaître et j'ai aussi compris que cette légende qui se construisait me nuisait, et nuirait à mes enfants. J'ai été loin, très loin, j'ai fait des choses que je n'aurais jamais imaginé faire, qui n'existaient même pas quand j'étais jeune, comme des analyses ADN ou des enquêtes de détectives privés. Aujourd'hui, à 69 ans, j'ai terminé. J'ai 232 enfants, pas un de moins, pas un de plus. Et toute ma vieillesse leur est consacrée.
D'habitude, je ne raconte pas tout. Je m'adapte à la personne qui et en face de moi, j'en raconte plus, ou moins, que ce qu'ils savent déjà, je reviens en arrière, j'essaie d'être précis ou je reste dans le vague... Aujourd'hui je vais essayer d'être complet, puisque j'écris pour tout le monde, mais... Je crains de ne pas pouvoir aller contre mon cerveau. Je ne serai pas toujours chronologique. Je suis malgré tout un vieil homme et je me trompe, parfois, je ne sais plus, et puis ça me revient et puis... Je mélange aussi, des fois, des gens et des lieux, des noms, des images, j'ai des doutes ou des changements de point de vue, selon mon humeur, selon une rencontre qui remet tout en question. J'espère, je pense que lorsque je serai arrivé au bout, ceux qui m'auront suivi sauront s'y retrouver, auront compris mon histoire en me suivant dans le dédale de ma mémoire. Je suis né le 01 janvier 1930. Ça surprend, ça aussi, ça en rajoute une couche qui n'était pas nécessaire, mais que voulez-vous que j'y fasse? Que j'en invente une autre? Je suis né dans un petit village, entre quatre murs de pierre, une toute petite chose dans une toute petite chose. Ma mère a dit « Un garçon! Comme c'est facile les garçons. Je pourrais en refaire un autre tout de suite. » Mon père a rit et m'a soulevé dans les airs en s'exclamant que j'étais minuscule, et la pièce était minuscule, petite chambre dans la minuscule maison ou mes parents s'entassaient avec ma grand-mère, mon grand-père, mes deux sœurs et les « amis » de passage. Il y avait une grande cour et de l'autre côté de la route, la ferme des voisins. Au bout du chemin de terre, une autre ferme et vous aviez fait le tour de mon village. A l'époque, village ça voulait dire hameau. Pour parler du village, là où il y a l'église, la mairie, et autrefois, les magasins, les bars, on disait le bourg. Enfin, plus ou moins, parce que, vous savez, à l'époque on ne parlait pas encore français. Mes parents avaient fait comme tout le monde, ils avaient choisi de m'élever en français, mais eux, entre eux, avec les voisins, avec les commerçants, avec les journaliers, avec le curé, avec le pilloutou, je ne connais même pas le mot en français, eh bien eux n'utilisaient pas un mot de français. Alors bien sûr ce qu'ils nous apprenaient n'était pas du Racine, c'était un vrai baragouin mais avec l'aide de l'instituteur, on s'en sortait plutôt bien je crois. Du moins c'est ce qu'on croyait car aujourd'hui notre langue qui n'a même pas de nom, notre langue est morte. Et pourtant c'est elle que j'utilisais quand je parlai d'amour pour la première fois... Je ne trouverais plus les mots aujourd'hui. Ça fait longtemps que j'ai oublié les mots d'amour, que j'ai trouvé son langage traître et universel.
Et voilà, sans y prendre garde, j'ai fait une première digression!
04 janvier 2009
Lettre à ma soeur
C'est vrai des fois je te hais, je te déteste, je me dis même parfois que ce serait mieux si tu n'étais pas là. Toi, tu fais comme si déjà je n'étais pas là. Tu te fous de savoir si je vais bien. Si je suis fâché, tu te fous de te réconcilier avec moi. C'est là toute ma faiblesse, toutes les raisons pour lesquelles je te déteste. Je te déteste car tu me traites comme un objet. Tu me prends, si tu n'arrives pas à faire ce que tu veux de moi, tu me jettes. Si je dis que tu te fous de moi, tu dis que c'est faux, et bien sûr c'est faux, comme un objet qu'on met dans un coin jusque la prochaine fois où l'on en a besoin. Mais je ne suis pas un objet, vois-tu, et j'ai beau passer des heures à te le démontrer, même à te convaincre à l'occasion, je te quitte et c'est oublié. Tu m'oublies. Tu me retrouves toujours sur ta route mais ça ne te procure aucun plaisir, aucune joie, aucun espoir, rien. C'est même l'inverse, tu te méfies et te prépares aux conflits qui vont arriver dès que je n'en pourrais plus de prendre sur moi, d'arrondir les angles, de passer sur tes humeurs, de sourire sur ton passage, de détourner tes attaques, de tout faire pour contrôler ma nature impulsive et nerveuse, pour tenir les engagements que je me suis fixés, avec ou sans toi.
Je n'arrive pourtant pas à te haïr jusqu'au bout, à te tuer une bonne fois pour toute, où alors à te rayer de ma vie pour toujours, ignorer jusqu'à ton existence, résistant aux assauts que seraient l'évocation de ton nom par les autres. Je ne veux pas combattre. Je perdrais par faiblesse, je le sais, je suis un faible, je peux être agressif dans les batailles et clouer les becs, mais je finis toujours par perdre, j'ai peur de la victoire finale, l'élimination de l'adversaire, je ne veux éliminer personne, et surtout pas toi. Autrefois je te frappais mais c'est toi qui gagnait quand même, tout le temps, tu me faisais culpabiliser et payer jusqu'à ce que je quitte l'endroit. Un jour j'ai tout quitté et puis un autre, ce fut toi, et aujourd'hui malgré cette absence il nous suffit de nous revoir pour que ça recommence. Et c'est de ta faute.
Ma faiblesse remonte à loin, sans doute, à très loin dans les tréfonds de la vie. Elle m'empêche aussi d'avoir l'endurance des amorphes et des apathiques, celle qui me permettrait, à défaut de pouvoir te terrasser, d'encaisser tous tes coups jusqu'à ce qu'en donner t'ennuies. Pourtant je vois bien que toi aussi tu souffres, furtivement, quand tu échoues lors d'une confrontation avec trop d'adversaires. Je suis tellement prêt à tout qu'à chaque fois je reviens vers toi pour te montrer que tes alliés sont fourbes, tes objectifs absurdes, tes victimes des frères. Tu m'acceptes et tu m'oublies. Ainsi sans m'en rendre compte, à chaque fois je t'encourage à ignorer cette souffrance que tu semblais finalement éprouver, alors que c'est peut-être la seule chose qui pourrais te faire revenir à la raison. Mais je sais que si je te laissais souffrir la douleur et la peur m'envahiraient avant que je n'aie pu m'éloigner raisonnablement.
Je n'ai toujours pas la solution, je me sens seul dans cette recherche et j'ai mal, comme à chaque fois, j'ai très mal. Pourtant voici une nouvelle lumière: je me suis débarrassé de mon carcan historique. Je me suis débarrassé de mon carcan analytique. Je me vois ici, maintenant, dans mon rapport avec toi, seule chose qui me fasse exister, ou du moins, dans ce que je distingue pour l'instant, car je présume que nous sommes un même axe d'identité, enfin, je me perds dans mes repères et me voici, nouveau, renversé, je suis un phonème qui vient de découvrir le signe.
28/12/2008, Rennes.