07 janvier 2009
Introduction

Bon, je ne vais pas vous laisser attendre, je ne vais pas tourner autour du pot, j'suis pas un écrivain ou quoi que ce soit, alors je v ais aller directement à ce que j'veux vous raconter. Mais il faut quand même que je vous dise pourquoi je vous le raconte. Je vais vous le raconter parce-que des amis m'ont dit de le faire, que c'était une histoire originale qu'il fallait la partager, et au-delà de ça c'est vrai que je me sens un peu comme si j'avais réalisé quelque chose, comme si j'étais un peu un héros à ma manière, même si je vais vous choquer braves gens, mais, voyez-vous, à l'époque où je suis né, tout le monde au village savait des choses, bien des choses, sur les gens d'avant nous. Oh on savait pas écrire à l'époque, on n'était pas des grands intellectuels mais on savait ça, l'histoire de petites gens comme moi qui ont fait sensation à leur époque et puis survivaient, comme ça, dans des contes ou des chansons...
Personne n'a jamais écrit de chanson sur moi, non, tout ça a disparu alors voilà, je vais m'adapter aux temps, je vais écrire mes mémoires. Sans doute que certains s'en foutront, c'est même sûr, comme on se fout de certaines grosses têtes de la télé qui font comme moi, car ce qu'il y avait de bien avec les chansons, c'est que même quand l'histoire ne tenait pas, on pouvait quand même trouver de l'intérêt dans la mélodie, la rythmique, la poésie, que sais-je encore, alors que dans les mémoires, si on n'accroche pas... Bon, on peut aimer le style, mais je vous le dis tout de suite, je n'en ai pas. Ou alors celui de quelqu'un qui n'en a pas, qui s'en dépatouille comme il peut. Et déjà je m'en dépatouille mal puisque je m'étais promis de ne pas vous faire attendre, de vous donner tout de suite un morceau de moi qui vous donnerait envie de continuer, raté, mais si vous avez tenu jusqu'ici déjà alors vous y avez droit. J'ai 232 enfants.
J'imagine que c'est assez surprenant pour vous. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui n'en soit pas abasourdi. En général, on ne me croit pas. Et puis, on parle avec des gens de mon village, de mon coin, et l'on se rend compte que c'est vrai... Bien sûr ici je suis le seul à parler alors, vous n'avez qu'une solution, me croire sur parole. Je doute que le choc soit passé, que vous vous rendiez déjà compte de ce que cela veut dire, et si j'étais face à vous je vous regarderais dans les yeux et opinerais du chef quand vous me regarderiez les sourcils froncés, peut-être même pousserais-je les tasses de café pour prendre votre main avant de me raviser, de regarder brièvement par la fenêtre et de commencer mon récit face à votre incompréhension. J'ai 232 enfants, je les connais tous, par leur nom. Autrefois, je m'en foutais, et j'avais même plus d'enfants car on finissait par m'attribuer ceux dont on ne connaissait pas le père et puis, en vieillissant, j'ai ressenti, tout à coup... de l'intérêt pour ma descendance, quelque chose qui m'attirait, je voulais les connaître et j'ai aussi compris que cette légende qui se construisait me nuisait, et nuirait à mes enfants. J'ai été loin, très loin, j'ai fait des choses que je n'aurais jamais imaginé faire, qui n'existaient même pas quand j'étais jeune, comme des analyses ADN ou des enquêtes de détectives privés. Aujourd'hui, à 69 ans, j'ai terminé. J'ai 232 enfants, pas un de moins, pas un de plus. Et toute ma vieillesse leur est consacrée.
D'habitude, je ne raconte pas tout. Je m'adapte à la personne qui et en face de moi, j'en raconte plus, ou moins, que ce qu'ils savent déjà, je reviens en arrière, j'essaie d'être précis ou je reste dans le vague... Aujourd'hui je vais essayer d'être complet, puisque j'écris pour tout le monde, mais... Je crains de ne pas pouvoir aller contre mon cerveau. Je ne serai pas toujours chronologique. Je suis malgré tout un vieil homme et je me trompe, parfois, je ne sais plus, et puis ça me revient et puis... Je mélange aussi, des fois, des gens et des lieux, des noms, des images, j'ai des doutes ou des changements de point de vue, selon mon humeur, selon une rencontre qui remet tout en question. J'espère, je pense que lorsque je serai arrivé au bout, ceux qui m'auront suivi sauront s'y retrouver, auront compris mon histoire en me suivant dans le dédale de ma mémoire. Je suis né le 01 janvier 1930. Ça surprend, ça aussi, ça en rajoute une couche qui n'était pas nécessaire, mais que voulez-vous que j'y fasse? Que j'en invente une autre? Je suis né dans un petit village, entre quatre murs de pierre, une toute petite chose dans une toute petite chose. Ma mère a dit « Un garçon! Comme c'est facile les garçons. Je pourrais en refaire un autre tout de suite. » Mon père a rit et m'a soulevé dans les airs en s'exclamant que j'étais minuscule, et la pièce était minuscule, petite chambre dans la minuscule maison ou mes parents s'entassaient avec ma grand-mère, mon grand-père, mes deux sœurs et les « amis » de passage. Il y avait une grande cour et de l'autre côté de la route, la ferme des voisins. Au bout du chemin de terre, une autre ferme et vous aviez fait le tour de mon village. A l'époque, village ça voulait dire hameau. Pour parler du village, là où il y a l'église, la mairie, et autrefois, les magasins, les bars, on disait le bourg. Enfin, plus ou moins, parce que, vous savez, à l'époque on ne parlait pas encore français. Mes parents avaient fait comme tout le monde, ils avaient choisi de m'élever en français, mais eux, entre eux, avec les voisins, avec les commerçants, avec les journaliers, avec le curé, avec le pilloutou, je ne connais même pas le mot en français, eh bien eux n'utilisaient pas un mot de français. Alors bien sûr ce qu'ils nous apprenaient n'était pas du Racine, c'était un vrai baragouin mais avec l'aide de l'instituteur, on s'en sortait plutôt bien je crois. Du moins c'est ce qu'on croyait car aujourd'hui notre langue qui n'a même pas de nom, notre langue est morte. Et pourtant c'est elle que j'utilisais quand je parlai d'amour pour la première fois... Je ne trouverais plus les mots aujourd'hui. Ça fait longtemps que j'ai oublié les mots d'amour, que j'ai trouvé son langage traître et universel.
Et voilà, sans y prendre garde, j'ai fait une première digression!
Bla blas
Blablater
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